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La genèse de "Turco", publié au Dilettante le 07/09/2022

Publié une première fois en janvier 2020 aux éditions Bouclard, Turco paraît le 7 septembre aux éditions Le Dilettante, dans une version revisitée. À cette occasion, je reviens sur la genèse de ce roman.






En 2018, Michel, un ami nantais, me propose d’occuper pendant quelques semaines sa pénichette, amarrée à un quai de l’Erdre, car il part en tournée. J’apprécie tellement cette expérience fluviale que je lui demande, à son retour, s’il accepte de me louer l’embarcation. Quelques mois plus tard, j’emménage sur « La Cuve ». C’est ainsi que s’appelle la pénichette.

Je me lance alors dans l’écriture de Cent lendemains, un texte qui narre mes cent premiers jours sur La Cuve. Aidé au quotidien par le comédien et metteur en scène Gilles Blaise, qui m’enseigne notamment le sens de la concision (« resserre, resserre… »), je termine ce manuscrit et, sûr de mon fait, l’expédie aux Éditions Le Dilettante. C’est évident : ma carrière d’auteur est lancée, oui, oui.

Et puis, réponse du directeur, Dominique Gaultier. À la phrase type « J’ai lu votre manuscrit qui n’a malheureusement pas retenu mon attention », s’en ajoutent certaines qui me reconnaissent quelques qualités littéraires. Et d’autres qui me signifient, uppercut du gauche, que tout cela reste le journal d’un loser, crochet du droit, le triste lamento d’un raté, knock out, dommage. Au directeur du Dilettante, il manque une histoire et un héros.

Je songe alors à un déjeuner avec feue ma grand-mère, qui me parlait de son oncle Francesco de Martini, « chauffeur du Negus Haïlé Sélassié ». Je décide de m’emparer de ce personnage romanesque et de partir à la quête de ce pittoresque aïeul : en Italie, où vit son fils Antonio, et au Liban, où habite Huguette, la sœur de ma grand-mère que je n’ai vue qu’une fois au cours de mon existence. Mais tout cela en persistant, en parallèle, avec mes fameuses histoires de péniche…


En janvier 2019, alors que j’entame tout juste la rédaction de ce qui portera le nom de Turco, je participe à un programme de radio sur Alternantes durant lequel trois jeunes éditeurs présentent le lancement de leur maison : Bouclard. À l’issue de l’émission, j’évoque mon arrière-grand-oncle-chauffeur-du-negus. Les éditeurs me demandent de leur envoyer les pages déjà écrites. Quelques jours plus tard, ils me répondent : « on le signe ».

Toujours en janvier 2019, je prends la direction de Rome. Francesco de Martini, le personnage dont je compte me servir pour mon roman, a eu un fils appelé Antonio. Intrigué par ma démarche, ce cousin germain de ma grand-mère, que je n’ai jamais rencontré, me reçoit chez lui, au cœur de Rome. J’y passe dix jours, alternant promenades et séances de travail (Antonio parle un français parfait). Mon cugino, qui a conservé les archives liées à la carrière de son père, me narre par le menu les épisodes tous plus rocambolesques les uns que les autres de la vie de mon aïeul. Tout cela figure dans Turco ; je ne vais pas m’étendre sur le sujet.

Ma grand-mère Juliette m’a offert un formidable cadeau en m’évoquant son oncle. Lors de nos repas pris ensemble, elle remettait souvent en question les précédents ouvrages que j’avais écrivaillés. À elle aussi, il manquait du romanesque dans mes écrits. Et là, cette histoire en regorgeait, avec ce personnage mi Lawrence d’Arabie mi Tintin. Pour ne pas décevoir Antonio, je l’avertis que mon intention n’est pas de rédiger une biographie historique, mais bien d’écrire un roman de fiction. Anxieux de son verdict, je lui donne à lire le début de mon texte. Le lendemain, il me sort : « C’est du Woody Allen ton truc. Maintenant, va voir la cousine Huguette à Beyrouth et tu viendras terminer ton livre cet été dans notre villa à Acuto ». Ouf.


Comme je le raconte dans l’incipit de Turco, j’ai toujours entendu parler du Liban. Mes grands-parents paternels s’y sont connus à l’adolescence et ce pays, qu’ils ont quitté en 1947 pour s’installer à Nantes, n’a cessé d’alimenter les conversations lors des repas de famille auxquels je participais enfant. Il m’a fallu le projet Turco pour que je m’y rende enfin, à l’âge de 44 ans.

En mars 2019, je séjourne donc chez mon cousin Francky, que je connais à peine, son épouse Roula et leurs enfants Romy et Rodolphe. Mes cousins vivent à Jounieh qui, en journée, se situe à deux heures de Beyrouth. En soirée, à même pas vingt minutes. L’axe routier qui relie les deux villes est saturé le jour et je subis, chaque fois que je souhaite rallier la capitale, d’interminables embouteillages.

Je déambule dans Beyrouth pour m’imprégner de son atmosphère maintes fois fantasmée, visiter l’église où se sont mariés mes grands-parents, retourner sur le site de la maison (rasée) de ma grand-mère et retrouver la trace des hôtels d’un autre aïeul, Prosper Gay-Para, qu’Antonio de Martini m’a décrit comme le «Eddie Barclay des nuits beyrouthines». De Mick Jagger à Jack Nicholson, tout le gotha artistique se pressait chez Prosper.

J’ai aussi la joie de passer du temps avec ma grand-tante Huguette, que j’avais vue une seule fois dans ma vie lors de sa venue à Nantes. Je devais être âgé de deux ou trois ans, autant dire que que je n’en gardais aucun souvenir. Troublant, cette femme est le sosie de ma grand-mère Juliette, tout du moins dans ces gestes et attitudes. Et l’odeur qui imprègne son appartement est la même que celle que je connaissais chez ma «Mémé» nantaise. Après dix jours d’un séjour fort en émotions, je quitte à regret ce pays, avec la ferme intention d’y revenir.


La dernière partie de Turco se déroule à Acuto, une petite commune du Latium. Sous une tonnelle, face à la montagne, j’écris, jour et nuit. «Jour», c’est normal ; je fonctionne ainsi d’ordinaire. Mais «nuit», cela ne m’était jamais arrivé : je me relève à n’importe quelle heure pour composer, avec frénésie, la quarantaine de feuillets qui conclut le roman. Rentré à Nantes, j’envoie le manuscrit à Bouclard. L’ouvrage est présenté en décembre 2019 à 180 souscripteurs, puis sort en librairie en janvier.

En juin 2020, je me lance dans l’écriture d’un nouveau roman sur un monde dont j’ignore les codes : celui des turfistes. Je passe alors quatre mois dans les PMU de Nantes et Pornichet. Je soumets ce projet à Bouclard, qui ne se montre pas intéressé, ne souhaitant pas, à l’époque, publier de romans.

À Noël, le manuscrit est achevé. Je l’intitule Turbo, du nom du cheval qui permet au narrateur de gagner une grosse somme et qui le fait basculer dans l’univers du jeu. Bien sûr, il s’agit d’un clin d’œil à Turco. Je retente ma chance auprès du Dilettante le 4 janvier 2021. Cette fois-ci, l’envoi s’avère payant. Je reçois un mail deux jours plus tard. «Cher Monsieur, pouvez-vous m’appeler quand vous avez cinq minutes.» Tu m’étonnes que j’ai cinq minutes ! Je téléphone aussitôt.

L’affaire est conclue pour Turbo, à l’exception du titre, «qui ne fait rire que moi». Le roman sort quatre mois plus tard, sous le nom Fièvre de cheval, judicieusement trouvé par mon nouvel éditeur. Entre-temps, Dominique Gaultier a lu Turco et souhaite le republier. Je négocie alors avec Bouclard pour reprendre mes droits et les remercie ici d’avoir accédé à ma demande. Ce roman, j’en dois la conception à Dominique Gaultier et suis ravi que, quelques années après sa première vie, il prenne place dans le prestigieux catalogue du Dilettante.